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Sur la pierre blanche

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»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en
valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur.
Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et
toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme,
l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe
terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs.
En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot,
en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre
nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient
puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse
dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront,
plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous
profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et
nous jouirons du leur abondamment.

»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être
découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La
guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est
maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup
plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une
observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire
militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres
nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par
nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est
remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il
y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans
ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le
mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est
essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre
d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les
armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation.
Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en
campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a
une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de
cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à
quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur
Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a
pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien
ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un
danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il
y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point
qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix
pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre
monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière.
Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot
l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la
démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en
paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée
d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire,
atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes,
puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et
devient pacifique.

»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est
la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est
de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle
s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans
ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi
bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre,
après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il
est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent
l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison.

Jean Boilly secoua la tête:

--Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde
et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa
tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les
menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à
pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une
nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne
n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses
démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les
maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que
devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui
est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle
entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir
troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe?

»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas
que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république
vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier
que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste
yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout
entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur
Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud,
l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est
impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il
médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les
conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses
discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur
Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On
n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui
vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des
hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les
Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les
Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de
guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget
militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!

»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à
l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils
pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir.
Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale,
nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté
de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un
rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique,
une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les
pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés
éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup
transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés
et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une
preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation
des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que
la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les
rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne
peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous
parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette
concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal
l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes
guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de
production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs,
établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas
d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est
le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve
aujourd'hui le monde civilisé....

Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon
apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs
cigares avec paille, chers aux Italiens.

Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la
conversation:

--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre
ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur
de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette
horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur
et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui,
peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer
l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.

--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.

--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole
Langelier et M. Goubin.

--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte
Dufresne.

Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.

V

PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE

Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma
fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui
passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les
arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul
bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la
ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la
transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient
diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y
en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes
mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle,
si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je
regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console
en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom.

Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je
me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi
d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes
du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne
connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et,
à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons
guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que
ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse
ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est
que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil.
Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des
autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni
maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je
suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel
est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je
n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec
elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à
la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature.
Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des
hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis,
la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales
résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète
où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement
avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est
avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines
et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire,
j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un
livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent
fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la
cruauté.

Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en
est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des
hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini?
Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de
feu suspendue dans le ciel.

Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée
de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me
redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans
cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que
la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne?

Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart
suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de
roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du
Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je
réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et
tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à
déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le
jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre
d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici:

16 septembre 1903.

«Mon vieux Dufresne,

Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi
prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.»

C'est demain.

Je sonnai mon valet de chambre:

--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures.

Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans
accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me
figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un
médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table
qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit
certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale
caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le
ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux,
à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers
auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours
raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui
me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute
cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue
par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que
j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes
amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes
de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et
asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas
capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance
politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très
intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête.
Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je
suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de
rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie
de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme
eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance
particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député
conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune
répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me
préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en
Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en
prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au
prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque
socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas
croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait
autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore
est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me
poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations
qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les
deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur.
Mais mon âme s'emplit de dégoût.

Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques
phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des
temples de marbre dans des feuillages bleus.

Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup
plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte,
je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors
autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés
de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma
surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans
aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée
en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit,
tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce
qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu,
étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours,
avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises
de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de
maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner
pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte
Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en
village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne
route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et
d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens
riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de
faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte.
Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des
perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres
voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures
d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et
vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en
foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de
la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie
d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de
hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail.
Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos
ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui
m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient
vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et
longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos
Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche,
je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers
qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés
sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans
une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de
mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres
d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied
de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était
des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales,
à des travaux d'intérêt public.

Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants
atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des
peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et
dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que
j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui
traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la
tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que
fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui
montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie
de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse
encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était
environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une
seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le
costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les
femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et
aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre
un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement
déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des
ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de
l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait?
Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la
terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de
cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la
dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un
cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie,
s'organisa la fédération des peuples de l'Europe...» L'an 220 de la
fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le
fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je
tout à coup en l'an 2270?

J'y songeais en marchant au hasard.

--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant
d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas
conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si
c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois
siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore
qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas.

Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de
rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière
lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes
variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever
dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de
fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air
vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans
ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et
coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux
goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route
lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa
le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos
transparents de vitesse.

Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les
prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris
un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je
me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise
sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la
vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et
des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues
tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai,
pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais
las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me
semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon
bon, et comme j'avais l'air embarrassé:

--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans
bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va
trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi
au délégué à l'assistance.

Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros
homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me
dit avec obligeance:

--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à
l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il
manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.

Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté,
objectant toutefois que je n'étais pas boulanger.

Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que
j'aimais la plaisanterie.

Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte,
précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux
géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs
corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait
une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents
en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous
pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi
de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des
machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient
d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient
tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et
la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins,
couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un
tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement,
surveillaient le travail des choses.

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