Sur la pierre blanche
A >>
Anatole France >> Sur la pierre blanche
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 | 12
--Vous me prouvez bien le contraire.
Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de
n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle était coquette.
J'étais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je
l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me
demanda après:
--Qu'est-ce que cela veut dire?
Je devins pressant.
Elle me le reprocha:
--Ce sont des manières de sauvage.
--Je vous déplais.
--Je ne dis pas cela.
--Chéron! Chéron! est-ce qu'il vous en coûterait beaucoup de...
Nous nous assîmes sur un banc ombragé par un orme. Je lui pris la
main, la portai à mes lèvres... Tout à coup, je ne sentis, ne vis plus
rien, et je me trouvai couché dans mon lit. Je me frottai les yeux,
que piquait la lumière matinale, et je reconnus mon valet de chambre
qui, dressé devant moi, l'air stupide, me disait:
--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de réveiller monsieur
à neuf heures. Je viens dire à monsieur qu'il est neuf heures.
VI
Quand Hippolyte Dufresne eut achevé sa lecture, ses amis lui
adressèrent les félicitations convenables.
Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias à Triéphon:
--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rêve durant une
nuit si courte.
--Il n'est pas probable, dit Joséphin Leclerc, que l'avenir soit tel
que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avènement du socialisme, mais
je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre
chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pensée au temps
de Constantin et des premières victoires de l'Église: «Le
christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par
la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils
soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la
victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques
symboles de leur pensée perdue.»
--Faut-il donc renoncer à connaître l'avenir? demanda M. Goubin.
Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre était
descendu de l'époque actuelle à l'âge de la pierre:
--En somme l'humanité change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui
fut.
--Sans doute, répliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons
l'homme, change peu. Nous appartenons à une espèce définie.
L'évolution de l'espèce est forcément comprise dans la définition de
l'espèce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut
concevoir l'humanité après sa transformation. Une espèce transformée
est une espèce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que
l'homme est le terme de l'évolution de la vie sur la terre? Pourquoi
supposer que sa naissance a épuisé les forces créatrices de la nature,
et que la mère universelle des flores et des faunes, après l'avoir
formé, devint à jamais stérile? Un philosophe naturaliste, qui ne
s'effraie point de sa propre pensée, H.-G. Wells, a dit: «L'homme
n'est pas final.» Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la
vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animées se
multiplièrent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les
forêts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Après
lui des formes nouvelles se développeront encore. Une race future,
sortie, peut-être de la nôtre, n'ayant, peut-être, avec nous aucun
lien d'origine, nous succédera dans l'empire de la planète. Ces
nouveaux génies de la terre nous ignoreront ou nous mépriseront. Les
monuments de nos arts, s'ils en découvrent des vestiges, n'auront
point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas
plus deviner l'esprit, que le palaeopithèque des monts Siwalik n'a pu
pressentir la pensée d'Aristote, de Newton et de Poincaré.
FIN
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 | 12